Il faut dire que depuis que j’ai acquis Miss Bullet, je n’ai pas encore eu le temps de lui construire le petit abri de jardin attenant à la maison que je m’étais promis de lui faire avant l’hiver. Et du coup, elle dort dehors (je la couvre quand même d’une bâche quand il pleut) dans le jardin, à côté de la voiture dans cet espèce de couloir naturel où le vent s’engouffre en glaçant tout sur son passage.
Mais revenons à notre histoire, ce jour là mon pote Gérard téléphone et nous décidons d’aller manger dans notre petit resto vietnamien du 13ème où l’on a l’habitude de refaire le monde autour d’une bonne soupe aux boulettes de viande indéfinissable…
Il fait froid, mais il y a un beau soleil, il va venir avec sa 600 BMW série 6, je vais sortir Miss Bullet. J’ai une demi heure pour la préparer, ne perdons pas de temps.
Voilà, elle est devant la maison, quelques coups de kicks dans le vide, ouverture d’essence, starter, contact, un petit coup d’œil sur l’ampèremètre en même temps qu’une action sur le décompresseur pour juste passer le point mort haut et Hop ! un coup sec et franc sur le kick : ça ne part pas, il fait vraiment très froid.
Pas d’énervement, il faut rester zen, je recommence tout depuis le début, sauf qu’en plus je ferme l’essence pour être sur de ne pas la noyer. Re-contact, re-vérification du starter, re-franchissement du PMH, et cette fois-ci ouverture des gaz à 2/10e avant la poussée franche et massive sur le kick : POM ! POM ! POM ! POM !…
Je ne m’en lasse pas, le bruit est toujours aussi envoûtant. Je crois qu’avec sa robe noire à filets dorés, ce que je préfère chez elle, c’est quand elle pète comme ça, et en plus, ça ne pue pas (c’est beau quand même, la belle littérature…).
Bon, allez ! , j’augmente le ralenti par le serrage d’un demi tour de la vis idoine et je la laisse chauffer tout doucement pendant que je retourne à la maison pour finir de m’habiller chaudement : pull, manteau, casque, gants, sac à dos (j’ai pas encore trouver mes sacoches rêvées) je suis prêt, j’entends au dehors le doux pom-pom de miss Bullet qui m’attend sagement sans s’énerver, allons-y.
Et c’est là, en un instant que l’histoire vire au cauchemar
J’aperçois au sol une petite flaque d’huile. Mon regard remonte le long des gouttes qui s’égrènent inlassablement ; le joint du couvercle de filtre à huile semble être la cause du désastre. L’huile s’écoule spasmodiquement au rythme de la pompe à huile. Miss Bullet saigne. Vite ! je coupe le moteur !
Je vais chercher une clé pour resserrer, le joint est très épais, ça va s’écraser et bien jointoyer à nouveau. J’ai la clé bien en main sur l’écrou borgne, je serre doucement : Crac ! l’alu a claqué comme un morceau de verre qui se brise. Et voilà le travail !
Adieu petite ballade, restau, et après-midi pépère avec les copains. Je peux rentrer la moto et me déshabiller, Il ne reste plus qu’à démonter le couvercle et son joint pour les remplacer.
J’ai la rage, je ronchonne dans mon coin en démontant dehors dans le froid glacial ; et j’essaie de comprendre : Pourquoi ?
La dilatation de l’aluminium par très grand froid pourrait-il être la cause du suintement de départ ? Le gros joint épais est bien éclaté (ce type de joint ne supporterait pas le gel ?) ; à froid, la pression d’huile à cet endroit à l’air importante (est ce le fait de la pompe a huile renforcée ?). Et si l’huile se figeait par grands froids dans le tuyau de remontée vers la culasse, occasionnant par la même occasion une surpression au niveau du filtre à huile (là, je me perds peut-être en hypothèses paranoïaques, mais on ne sait jamais… avec la Bullet on a déjà vu plus bizarre…)
Je lance donc sur ce forum un appel aux dieux, aux anciens sages, ainsi qu’à la communauté scientifique et mécanistique (option « Bullet ») pour un début d’explication afin que mes nuits ne soient plus hantées par ce cauchemar dans lequel je saute à la gorge de ce mécanicien moto qui est hilare en me disant : « - ça doit venir des vis platinées… »
Toujours est il que me voilà le lendemain matin chez Trophy Motos (je lui avais téléphoné auparavant pour ma pièce ; il en a une, il l’a mise de côté). Heureusement que j’habite pas loin, et j’aime bien y aller chez Trophy. Ce magasin atelier le long de la seine a vraiment une ambiance sympa, on le croirait dessiné par Margerin ; des vieilles machines, des sides , plein de Bullets, le paradis, quoi.
Dans quelques jours c’est Noël, Jean, le patron, s’active. Le téléphone n’arrête pas de sonner (probablement tous les propriétaires de Bullet en panne qui appellent pour commander leurs pièces détachées ou alors pour lui souhaiter un Joyeux Noël), pourtant il s’occupe de mon cas. Le couvercle est là sur le comptoir, ce modèle ancien sans joint torique a été récupéré sur un vieux moteur, il a une belle patine d’aluminium même si son trou central est un peu ovalisé par les années. Et c’est alors que Jean m’a tendu le couvercle de sa main et dans un geste auguste, où d’un seul coup il m’a semblé lui apercevoir une grande barbe blanche ainsi qu’un bonnet rouge, il m’a dit :
-« allez, tiens ! c’est ton cadeau de Noël… »
Des moments comme ça, y’a qu’avec la Bullet qu’on peut voir ça !


