Le problème, c'est que l'éducation nationale n'a plus rien à battre du public et ne se préoccupe plus que du service, cependant à partir d'un certain échelon. Les seuls à encore tenir compte du public sont ceux qui sont en contact direct avec.
Les autres n'oeuvrent plus qu'à la préservation du service, essentiellement pour fabriquer des parapluies leur évitant d'avoir à exercer leur responsabilité.
Le manque de moyens n'est pas une vue de l'esprit. En 20 ans, j'ai vu disparaître quasiment tous les moyens dont nous disposions. Plus de bureaux ni de locaux pour se réunir, plus de véhicule de service, plus de poste de documentaliste, et donc plus de documentation, plus de poste de remplaçants qui permettaient de maintenir une présence constante, et, bien sûr plus de crédits: le fonctionnement d'une structure de 15 personnes tient dans un budget de 2500€. On en est à rafler des stylos publicitaires sur les salons parce qu'on n'a pas de quoi en acheter. Les budgets de frais de déplacements se sont évanouis quasi-complètement à force de bidouiller les règles. Même plus d'analyses, de bilans, de chiffres qui nous permettaient, d'une année sur l'autre, d'estimer les chances pour un gamin d'intégrer telle filière, ou de savoir ce que devenaient les diplomés de telle ou telle spécialité une fois sur le marché du travail. Pft, disparu.
Disparues aussi, les règles du jeu concernant la sélection. On les connaissait auparvant en décembre, assez tôt pour bosser dessus pour juin avec les élèves. Aujourd'hui, elle sont publiées en mai, puis aussitôt corrigées, invalidés, reformulées...et finalement pas appliquées. Comment conseiller quelqu'un dans ces conditions?
Plus préoccupant, les compétences se sont elles aussi évaporées. Aujourd'hui, les collègues qui sortent de leur année de formation à l'issue du concours n'ont pas suivi une seule minute de cours lié à l'orientation. Rien, zéro, nada. Compétence absolument nulle, alors qu'on bénéficiait avant de 2 années de formation, moitié psychologie de l'orientation, moitié économie, avec stage. de 2 mois en entreprise. Elles pensent (oui, "elles" à 99%, ce qui n'est pas sans conséquences quand on est réduit à ne plus bosser qu'avec sa bite et son couteau) jouer à Joelle Mazart en écoutant les problèmes des jeunes et jouer à la psychologue, et se prennent de plein fouet un TGV sur le terrain qui n'a rien à faire de leur fantasme du métier, il y a des flux à gérer. Le turn over est phénoménal. Celles qui restent se préoccupent plutôt de créer du traumatisme ou du handicap chez les gamins pour justifier leur approche de psychologue clinicienne. J'en ai même vu organiser une cellule d'écoute sur une journée parce qu'un car scolaire avait "failli avoir un accident". Juste failli, hein? En fait il a juste mis un pneu sur le bas côté de la route, c'est tout Il y avait même pas de fossé. Paf, traumatisme, cellule d'écoute, psychologue.
L'annonce du premier confinement a suscité des réactions qui m'ont ébahi chez certaines collègues. "Super, les élèves vont être confinés!" "Ouais, il vont avoir besoin de nous, ça va être super traumatisant pour eux de plus voir leurs copains!" "En plus, en famille, il y aura sûrement des risques d'abus sexuels, c'est génial!"
Je vous jure que je n'invente rien. Hélas. Connasses.
Elles se sont aussitôt précipitées pour établir un petit catalogue des troubles anxieux à ressentir lors du confinement, expédié dérechef aux elèves et aux familles. "Alors on vous met quoi? On a une promo sur l'énurésie, sinon pour deux troubles de l'alimentation achetés, on vous offre un TOC! Il est beau mon cauchemar, il est beau! Comment ça tu ne veux rien toi? Mais tu vas être traumatisé comme tous tes camarades, oui, p'tit con? Je t'en foutrai, moi de la joie de vivre parce que ya plus école!"
J'ai vu aussi des bilans psychologiques qui, du point de vue psychométrique, dépeignaient un gamin parfaitement "normal", c'est à dire dont les aptitudes sont parfaitement moyennes, dans la norme, à moins d'un écart-type de la moyenne; mais les commentaires qui accompagnaient le bilan transformaient cette normalité en "grave manque", "déficit sérieux", "trouble évident" rendant impératif une prise en charge. Ca, c'est un phénomène particulièrement préoccupant qui touche le monde éducatif: on rend pathologique ce qui relève des différences inter-individuelles normales. C'est issu de la loi sur la handicap de 2005, censée permettre l'inclusion de tous dans les établissements scolaires. En pratique ça s'est transformé en course à l'échalotte pour que tout le monde ait le droit à son petit handicap perso commençant par dys* justifiant une prise en charge personnalisée parceque "oui mais moi je". Quand on en arrive à une situation ou 40% des élèves d'un collège bénéficient d'un aménagement au titre d'un handicap, c'est que quelque chose ne va plus dans la définition de ce qu'est un handicap.
Mais ça arrange tout le monde: le gamin qui n'a plus à faire d'effort, puisqu'il est handicapé. Le prof dont la capacité à enseigner est intacte, puisque c'est le gamin qui est handicapé. Les parents qui n'ont pas de carence éducative puisque leur gosse est handicapé. La MDPH qui peut l'inclure dans son bilan annuel et demander le renouvellement des crédits. Les personnels "éloignés de l'emploi" qui trouvent du boulot en tant qu'AVS, même non qualifiés mais c'est pas grave, puisqu'il est handicapé, alors de toute façons... Et surtout, tous les professionnels qui vendent des heures de bilan, suivi, remédiation, rééducation. Sur les 20 dernières années, la prévalence de la dyslexie suit une courbe qui est exactement décalquée avec un an de décalage sur celle qui décrit le nombre de diplômes d'orthophoniste décernés. De deux choses l'une: soit il y a une coïncidence extraordinaire entre l'attrait pour cette profession et une épidémie inexpliquée de dyslexie, pourtant pas très contagieuse. Soit il faut bien que tout ce petit monde gagne sa croûte...
Ca fait un an aujourd'hui qu'on n'a plus de direction dans mon CIO. La précédente titulaire a craqué sous le boulot et est partie. L'inspection nous a demandé de la remplacer, mais un quotidien fait de réunions stériles sur des sujets inutiles n'enthousiasme pas les foules qui préfèrent, pour l'essentiel, continuer à exercer un métier qu'on a choisi et pour lequel on est efficace, voire compétent.
On nous a donc menacé de ne pas remplacer les postes non pourvus si personne ne se dévouait pour prendre celui de direction. Personne ne s'est sacrifié, donc en plus de ne pas avoir de direction, les postes sans titulaires ne sont pas non plus pourvus, par pure vengeance, mettant sur le carreau les deux rares collègues qui n'avaient pas été écoeurées l'année précédente et qui voulaient repiquer au truc.
Le boulot de direction est retombé sur la secrétaire, qui a tenu 3 mois avant de craquer elle aussi.
J'ai demandé à l'inspectrice ce qu'elle comptait faire pour remédier à cette absence de direction.
Elle m'a répondu qu'elle avait fait passer des annonces pour recruter quelqu'un.
Je lui ai demandé sur quel support?
Elle ne m'a pas répondu.
Je lui ai précisé que je faisais une veille quotidienne des offres d'emploi dans le secteur, mais que je n'avais pas vu son annonce.
Elle m'a répondu qu'elle était à Pole emploi, mais qu'elle n'était pas en accès public et donc pas visible.
Bon, il faut dire que, même si une annonce était publiée, elle aurait peu de chances de trouver preneur. "Cherche responsable de structure, en charge de 15 personnes, déplacements sur l'académie réguliers (fournir son véhicule perso est impératif), titre de psychologue Bac+5 exigé mais inutile pour le poste qui n'est qu'administratif, très forte disponibilité requise y compris soirées et week ends. Rémunération 1700€ brut. Poste basé à Annecy." Annecy donc, ville qui concurrence la région parisienne pour le prix moyen des loyers, sauf qu'il n'y a rien à louer. Et personne ne se bouscule ? Etonnant.
(Pour finir, Pôle emploi a bien publié l'annonce. Mais s'est mélangé les pinceaux avec une autre offre d'emploi, au service jeunesse d'une ville voisine dont elle avait copié le descriptif qui faisait rêver. L'annonce a disparu définitivement au bout de 24H. Visiblement, on n'est pas les seuls confrontés à la perte de compétences.)
Aux dernières nouvelles, personne n'est affecté pour l'année scolaire prochaine sur ce poste.
Bref, il y a de quoi devenir fou. Et, de fait, de plus en plus de collègues le deviennent. Depuis la pandémie, qui a passablement essoré les personnels, je vois de plus en plus de collègues exploser. Pas forcément des enseignants, même si les démissions sont en très nette augmentation. Mais dans les services éducatifs, administratifs, sociaux, médicaux, et pas mal chez les chefs d'établissement aussi.
Je me souviens, en juillet dernier, du désespoir d'une mère d'élève que j'avais eu au téléphone. Elle venait d'apprendre que son gamin ne pourrait pas accéder au bac technologique STMG souhaité, alors que cette orientation avait été travaillée toute l'année, que tout le monde était OK, que le conseil de classe avait rendu une décision conforme...Oui mais, voilà: à la dernière minute, le dernier jour, le rectorat décide de changer les règles du jeu, et de limiter l'accès à cette filière qui est devenue subitement sélective sans que personne ne soit mis au courant. Hop, dégage, va faire autre chose ailleurs. La mère en question était en larmes, pas tellement à cause de la déception pour son gamin, non, mais parce qu'elle était prof des écoles et pleurait de honte d'appartenir à une administration qui était aussi méprisante envers ses usagers et ses personnels.
C'est long, hein?
J'ai du temps pour écrire, en effet.
Ca fait 3 mois que je suis en arrêt. Burn-out.
D'après la psychologue du travail qui me suit, je suis remonté à 15% de batteries aujourd'hui, ce qui nous ramène enfin au sujet du véhicule électrique.
