Ça me rappelle mon père qui était tapissier... il ne posait pas de papiers peints (il râlait quand des gens appelait les papiers peints de la tapisserie), mais des tentures murales en tissus (sacré boulot) et surtout, il restaurait, pour des clients, des fauteuils et des canapés anciens. Des meubles qu'on dit "de style".
Bien qu'il ait toujours bossé pour des entrepreneurs, en atelier ou chez les clients de ses patrons, des gens évidemment fortunés qui avaient les moyens d'avoir un tel mobilier d'époque chez eux, il ramenait parfois du travail à la maison qu'il faisait le dimanche pour arrondir les fins de mois souvent maigres. Il cousait des velours, des cuirs, de la toile forte sur une grosse machine à coudre noire à filets or, une Unic qui m'avait l'air d'une locomotive avec son gros volant d'inertie aux contours nickelés (je l'aie toujours). Il ne connaissait pas les outils électriques ou pneumatiques qui crépitent de l'agrafe en rafale, ni la mousse synthétique... il travaillait à l'ancienne, avec des pointes, des ouseaux (grosses épingles), des ciseaux de multiples formes, des aiguilles courbes d'une taille impressionnante, des marteaux biscornus, chacun d'une forme précise pour la fonction.
Il avait fait l'Ecole Boule dans les années quarante et le "meuble", c'était son boulot. Le samedi matin, je l'accompagnais parfois chez ses fournisseurs du Faubourg Saint-Antoine, entre la rue de Charonne et la Bastille, dans des ateliers perdus dans de petites impasses, des cours intérieures... il y avait des ébénistes, des menuisiers, des vernisseurs et bien sûr, des tapissiers. Ça sentait la colle à bois, la sciure, la bourre, le chanvre et le crin de cheval... la poussière de kapok se mettait partout, comme des nuages de toiles d'araignées très légères... tous ces vieux bonshommes en blouse grise maculée de colle séchée, demi-lunettes au bout du nez, avec des mains calleuses et encornées à force de pousser les aiguilles ou la gouge, parlaient la même langue : ils étaient, chacun avec leur spécialité, d'un seul et même métier, le meuble... le beau meuble.
Bref, mon père s'y connaissait en vieux meubles. Quand on voyait un film d'époque à la télé, il repérait immédiatement les anachronismes du mobilier dans les décors, les styles qui ne correspondaient pas à l'époque prétendue du film.
Quand on visitait des châteaux meublés, pendant les vacances, il me révélait les détails de la marqueterie, il me montrait les correspondances des chantournages des boiseries entre les fauteuils et les tables... il voyait un meuble, crac, il citait l'époque, il expliquait comment ça avait été fabriqué, tout ça, il donnait à voir ce qui ne se voyait justement pas, mais qui donnait toute son essence finale à l'oeuvre... Un peu comme si vous visitiez un musée de la moto avec Jackymoto, voyez le truc ?
Des fois, ça mettait le guide du château dans l'embarras durant la visite quand celui-ci avait raconté des conneries sur tel ou tel style de mobilier et ça foutait la honte à ma mère... moi, ça me faisait rigoler et j'étais plutôt fiérot que mon paternel s'y connaisse mieux qu'un guide officiel.
M'enfin comme mon père n'était pas bégueule, il s'arrangeait pour que le guide se rattrape sans perdre la face devant le groupe de visiteurs et il se faisait pardonner au final en laissant un bon pourliche au moment de "j'espère que la visite vous a plu, n'oubliez pas le guide..."
De retour dans la bagnole, ma mère le morigénait pour ses interventions et ses commentaires, alors il tentait de changer le sujet de la conversation en faisant semblant de s'intéresser au paysage et nous, les mômes assis à l'arrière, on rigolait en douce de ce petit théâtre habituel.
Voilà... des souvenirs qui me remontent grâce aux messages de Dom. Merci pour ça, Dominique.



